Date

21.09.2018

L’itinérance de l’art ou quand l’oeuvre va à son public

Les graffeurs et les trains

Art vs. Transit (the “vs.” already scrubbed off the window), by Duro, Shy and Kos 207. 1982. © Martha Cooper

Dans notre préambule nous évoquions l’itinérance de l’art, et nous vous proposions de publier une série d’articles sur ce sujet. Dans cette chronique nous allons nous intéresser au graffiti et à la diffusion de cette pratique. Nous allons voir en quoi elle questionne et a fait évoluer notre rapport à l’espace public. En effet, les trains, les wagons, les camions sont autant de supports mobiles utilisés afin non pas de dégrader ces biens publics ou privés, mais bien de créer un dialogue entre les œuvres et ceux qui les croisent.

Dès l’Antiquité on retrouve des traces d’inscriptions sur les murs de Pompéï marquant l’étape d’un voyage, racontant des histoires ou servant encore à déclarer son amour. On peut considérer ces inscriptions comme étant l’ancêtre des graffitis. Étymologiquement graphium vient du latin et fait référence à l’outil nommé stylet, utilisé à Rome et servant à écrire. Il trouve aussi ses sources dans le verbe grec graphein qui signifie écrire et dessiner.

Le graffiti tel qu’on le connaît aujourd’hui est apparu vers les années 70 à New-York pour se propager par la suite, petit à petit, partout dans le monde. On commence à cette époque à voir fleurir dans l’espace urbain puis sur les trains et dans le métro, des signatures et des pseudonymes aux lettrages stylisés. Le pseudonyme comme signature représente un « crew » autrement dit un gang, ou bien encore un graffeur seul, et il contient en lui un paradoxe : il cache et montre l’identité de son/ses auteur(s) qui s’inventent une identité propre, cet anonymat permettant d’éviter les peines et poursuites judiciaires.

Keith Haring dans le métro de New-York, Tseng Kwong Chi, 1984

Ces graffeurs saisissent la chance d’une diffusion à grande échelle, de leurs noms et de leur travail qui se retrouvent ainsi à circuler dans toute une ville et sa périphérie. Il ne s’agit pas dans ce geste d’une volonté de dégradation ou d’une envie mégalomane, mais plutôt d’ouvrir la possibilité d’un dialogue entre leur pratique et un public plus étendu, et également de se faire connaître par d’autres graffeurs qui habitent d’autres zones de la ville, et ainsi les motiver à en faire autant. Les graffeurs cherchant davantage de reconnaissance et de défis vont même jusqu’à voyager eux-même afin de graffer ailleurs.

Graffer sur un train est un geste fort qui demande beaucoup de préparation, à savoir un travail de repérage en amont et une organisation bien rodée lors de la phase d’action, permettant ainsi à une pièce d’être exécutée en quelques minutes et le plus discrètement possible.

L’interdit créé l’émulation et le défit que représente la réalisation de ces pièces ne fait qu’agrandir la notoriété et la crédibilité des ces graffeurs tout en stimulant les autres « crew ». Le travail du létrage et l’ampleur de la pièce sur les wagons sont le résultat du travail de toute une équipe, le but étant aussi que le graffiti soit rapidement visible de loin.

Le graffiti est aujourd’hui considéré comme un art à part entière si bien que certains artistes en ont utilisés les codes. A partir des années 80, Keith Haring déjà présent en galerie, s’inspire de ces méthodes pour graffer dans les stations du métro New-Yorkais, lui valant le surnom de « Michel-Ange du métro ». Profitant des espaces publicitaires vides du métro, les portes des wagons s’ouvraient sur le quai donnant à voir le travail de cet artiste, ainsi ses messages appartenaient au paysage quotidien de ces voyageurs. Ces espaces lui permettait d’exprimer à la craie, et donc de façon éphémère, des messages politiques et sociaux (discrimination, nucléaire, racisme …).

Par la spontanéité de cette expression artistique et de cette prise de liberté, le public qui voit ces graffitis dans son quotidien est alors face à l’envie d’exister de ces graffeurs. Ces derniers, de part leurs actions, appartiennent dès lors à ces espaces publics vécus comme encore trop exclusifs. En effet cette volonté de faire exister une nouvelle forme d’imagerie ainsi qu’une esthétique autre que la publicité et l’art « autorisé », permet de s’inclure dans cette société à sa façon, avec ses propres codes et ses messages. De cette façon l’œuvre va elle-même aux yeux du public, hors de toute exclusion géographique. En effet l’itinérance du graffiti s’est imposé comme un moyen de toucher le plus grand nombre et de le démocratiser. Cet art, par les supports qu’il a trouvé, a aussi trouvé le moyen de rencontrer le grand public.

 

 

 

Gaëlle Gourgues

 

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